cahier numérique n°2 Hiver 2026
Sommaire
Qu’est-ce que la Renaissance ? page 2
Jacques Limouzin
La traversée des Alpes par l’armée d’Hannibal page 9
QU’EST-CE QUE LA RENAISSANCE ?
Par Jacques Limouzin[1]
Conférence du 14 octobre 2015
On la définit généralement la Renaissance par les nouvelles formes de représentation picturale qui apparaissent alors : la perspective, le corps humain, la redécouverte de l’Antiquité. Ces formes feraient « renaître » les arts. Mais n’est-elle que cela ? N’est-elle que de nouvelles formes, de nouveaux sujets de représentation et un nouveau style ?
Allons chercher quelques réponses dans l’église florentine de Santa Maria Novella. Une perspective parfaite y semble organiser la Trinité de Masaccio (1425). Tout juste peinte, la fresque suscite l’admiration des contemporains. À partir de 1475, le jeune Michel-Ange travaille comme apprenti dans l’église. On sait qu’il admire son devancier et imite plusieurs de ses œuvres dans ses tout premiers dessins, notamment les fresques peintes par Masaccio et Masolino à Santa Maria del Carmine.
Or la Renaissance n’a pas inventé la perspective, pas plus qu’elle n’a redécouvert l’Antiquité, déjà largement présente dans les modèles artistiques médiévaux italiens. Dans de nombreuses époques plus anciennes les artistes ont tenté de représenter la profondeur d’une scène en jouant sur la taille des personnages et des objets. L’apport de la Renaissance à ces techniques, c’est l’invention de la perspective géométrique, celle qui est calculée par rapport à un point de fuite unique et qu’illustrent les caissons de la voûte de la chapelle dans la fresque de Masaccio, ou les dallages de nombreuses autres fresques. Cette invention est à mettre en relation avec le retour en vogue de la philosophie platonicienne ou, du moins, néo-platonicienne : derrière les choses visibles, les intellectuels et les artistes s’efforcent de rechercher et de représenter les formes ou les idées qui en constituent l’essence, notamment mathématique.
Le renouveau de l’architecture par Filippo Brunelleschi, ami de Masaccio, en est l’un des exemples. À la façade de l’Ospedale degli Santissimi Innocenti (l’hôpital des Saints Innocents, piazza della Santissima Annunciazione à Florence –1419-1424, soit un an avec le travail de Masaccio à Santa Maria Novella), il inaugure une proportion des voutes qui sera universellement copiée. Il faut imaginer deux cubes de même dimensions posés l’un sur l’autre, une sphère s’inscrivant dans le cube supérieur. La voute est définie par un demi-cercle supérieur qui s’inscrit dans le cube du haut. Cette proportion, considérée comme parfaite, sera reprise dans nombre de chapelle et d’églises florentines comme la chapelle des Pazzi, Santo Spirito et le dessin de la chapelle de la Trinité dans la fresque de Masaccio. Elle traduit la recherche de la définition géométrique d’une essence néoplatonicienne de l’harmonie des formes. Derrière les formes, nous percevons donc qu’il y autre chose qu’une innovation technique.
Pour mieux percevoir en quoi la Renaissance peut être autre chose qu’un retour à l’Antiquité ou une révolution des formes, des styles et des techniques notamment picturales, observons deux œuvres que séparent à peine trois quarts de siècle et qui nous font passer d’une époque à l’autre dans la même église de Santa Maria Novella, à Florence.
La fresque du Triomphe de l’Eglise militante a été réalisée par Andrea Bonaiuoto, dit Andrea di Firenze, vers 1365. Si elle fait apparaître les trois sens du mot « église », soit l’ecclésia originelle comme communauté des fidèles, l’église édifice et l’Église institution, c’est cette dernière qu’elle met en scène dans sa majesté. Au sein de ce triomphe, celui de l’ordre dominicain est mis en valeur, car Santa Maria Novella est l’église des frères prêcheurs et le sanctuaire de leur couvent florentin. C’est d’ailleurs l’archevêque de Pise Simone Saltarelli, issu des Dominicains, qui a commandé l’œuvre[2].
De l’Eglise instituée, le pape, les prélats, les dignitaires dominicains, constituent le soubassement de la scène et ils supportent comme physiquement l’église édifice qui supporte elle-même le Paradis, la communauté des laïcs. Le pape Innocent VI, placé au sommet d’un triangle, domine tant les clercs que les laïcs. À sa droite, le cardinal Albornoz est lui-même un dominicain. À sa gauche, l’empereur Charles IV, puis le roi de France. Devant lui, un parterre de clercs au sein du quel les dominicains dominent en nombre. Mais l’on y voit aussi deux membres de l’ordre rival des Franciscains. Ce sont Guillaume d’Ockham et Michel de Césene, en conflit avec la papauté quelques décennies auparavant[3] car ils représentent à la fois la revendication de pauvreté propre à une fraction de leur ordre (les Spirituels) et, pour le premier, la contestation du pouvoir temporel du pape. C’est pourquoi l’archevêque Saltarelli est en train de sermonner.
Dans cette partie inférieure de la fresque, on remarque surtout un curieux bestiaire. Des chiens semblent garder les brebis couchées aux pieds du pape et ils dévorent des loups et des renards. Or ces gardiens portent sur leur pelage les couleurs de l’ordre dominicains. Le discours est transparent. Grâce à un jeu de mot latin, les domini canes (les « chiens du Seigneur ») symbolisent les dominicanes qui protègent le peuple chrétien (les brebis du Seigneur) des renards et des loups de l’hérésie. Des figures de l’ordre nous indiquent comment. Le prêche est illustré par celle de saint Pierre de Vérone, martyr de l’ordre assassiné en 1252[4]. C’est le dominicain saint Thomas d’Aquin qui représente l’enseignement et Saint Dominique figure l’inquisition. Il lance les domini canes sur les loups et les renards.
Mais au-delà de cette propagande pour l’ordre militant, c’est vers le milieu de la fresque que le discours des commanditaires est le plus éclairant. En effet, l’œuvre figure les deux cités de saint Augustin, la Cité terrestre dans sa moitié inférieure et la Cité céleste dans sa moitié supérieure.
En bas, les hommes s’ébattent dans la vie, qu’elle soit religieuse (les clercs), politiques (les souverains) ou simplement triviale. Sur la droite en regardant l’axe médian, la cueillette des fruits, les villages et châteaux, des figures du péché révèlent l’insouciance au travers de la musique et les jeux. Le péché de luxure, ceux de l’orgueil ou de l’avarice voisinent avec les effusions dans les buissons et constituent l’ordinaire de la vie humaine sublunaire et ignorante de son sort. Tout en haut, le Christ en gloire entouré des anges est vénéré par les élus.
Mais entre les deux cités qui semblent s’ignorer, un mince passage est ouvert. On y voit de petites ombres blanches se presser devant une majestueuse porte de marbre rose qui est celle du Paradis. Là, un vieillard porteur de clefs les fait entrer. Nous y reconnaissons saint Pierre, le premier évêque de Rome, l’homme a qui le Christ est supposé par la tradition avoir dit un jour « Tu es Pierre et sur cette pierre je bâtirai mon église », formule fondatrice de la légitimité de l’église catholique et du pouvoir pontifical. Ces ombres, ce sont les élus. À peine ont-ils passé la porte, qu’ils se retournent. Et là, seulement là, ils bénéficient de la vision béatifique. Ils voient enfin Dieu. Ils sont au Paradis. Ils son sauvés.
Mais l’ouverture de ce chemin est conditionnelle. Il y faut des passeurs, comme jadis Charon, le naute du Styx de la mythologie grecque. Ces passeurs chrétiens sont explicitement figurés dans la fresque d’Andrea di Firenze. C’est d’abord le dominicain qui confesse et donne l’absolution sans laquelle il ne saurait y avoir de Salut. C’est enfin la figure extraordinaire de saint Dominique lui-même dont la pose dit tout du discours que veut tenir le commanditaire de la fresque. Légèrement déhanché, il tend un bras gauche secourable au candidat au salut et du bras droit, il montre le chemin qui passe comme physiquement par lui. C’est le saint intercesseur par excellence.
Saint Dominique intercesseur
Ainsi, par le pinceau d’Andrea, Simone Saltarelli nous dit que la Sainte Eglise dirige et domine la Chrétienté. Elle l’enseigne, lui prêche la Vérité et la protège de l’erreur[5]. C’est par son intermédiaire seul que les croyants peuvent accéder au Salut, à la condition de souscrire à la confession et grâce à l’intercession des saints. Et il nous dit ainsi ce qu’est l’homme : une brebis insouciante, faible et fragile dont il assume la responsabilité devant son dieu.
Trois quart de siècle plus tard, la fresque de Masaccio nous donne à voir une autre vision du Salut. Réalisée dans la première moitié du quattrocento, elle est recouverte en 1570 par une œuvre mineure du même Vasari qui la loue pourtant dans les Vite. Redécouverte et déplacée en 1861, puis remise à sa place en 1952, elle ne prend tout son sens que lorsque sa partie inférieure, jusqu’alors masquée par un autel, est retrouvée. Il se révèle alors que la scène repose sur un gisant décharné.
qui est alors identifié à Adam, dont la tombe était réputée se trouver sous la chapelle du Golgotha (« la colline dite du crâne »).
Une inscription en vieil italien (« J’ai été ce que vous êtes et vous serez ce que je suis ») interpelle le spectateur et l’appelle à songer à son salut. Mais si la Vierge et Saint Jean, au pied de la Croix peuvent bien rappeler l’intercession, l’Eglise institution n’est pas explicitement présente. C’est par la prière, dans une relation personnelle et plus directe à Dieu que, au-delà de la mort, l’individu peut trouver le chemin du salut.
Dans la chapelle majeure de Santa Maria Novella, Domenico Ghirlandaio a peint l’histoire de la Vierge. Mais l’iconographie ne repose plus sur les visages impersonnels des fresques médiévales. Giovanni TORNABUONI, le riche commanditaire de l’œuvre est allié aux Médicis. Il est représenté au centre de l’un des panneaux, entouré de sa parentèle, des alliés et de ses clients. Dans les scènes sacrées, le peintre à fait figurer, sans doute par obligation de contrat, toute la gentry florentine.
Mieux encore, c’est sous les traits de la fille du mécène, que la Vierge est représentée dans un saisissant mélange du profane et du sacré qui révèle l’affirmation sociale des banquiers et marchands, désormais parvenus aux premières places de la cité.
Enfin, sur la façade de l’église dont la décoration est de Léon Battista Alberti, ce n’est pas le nom de l‘architecte qui est rappelé sous le fronton, mais celui du Giovanni Rucellaï, autre très grand banquier, commanditaire et mécène de l’œuvre Dans ses mémoires, ce même Giovanni Rucellaï nous a laissé une expression éclairante sur la nouvelle place de l’homme dans la société du temps et dans son rapport à Dieu. Toutes ces choses que j’ai faites, rappelle-t-il, « m’ont procuré le contentement le plus grand et le plus grand plaisir, car elles servent la gloire de Dieu, l’honneur de la Cité et ma propre mémoire ».
Au terme de cette courte visite d’une seule et même église, il est temps de rapprocher ce qu’elle nous a dit de quelques autres œuvres de la Renaissance. Dans les mêmes années ou Masaccio peint la Trinité, son ami Filippo Brunelleschi, génial théoricien de la perspective mathématique, prend en charge le chantier du Dôme de Florence. Dans les années 1430, il brise la résistance que lui opposent les maîtres-maçons dont le savoir-faire traditionnel est soudainement dévalorisé par le génie du concepteur. Il fait ainsi naître en Europe la figure de l’intellectuel qui pense et planifie les tâches, avant et en dehors de leur réalisation qu’il commande seule. La figure de l’ingénieur et de l’architecte s’extraient alors du groupe de ceux qui bâtissent.
A la fin du siècle (1495), une des plus peintures les plus symboliques de l’esprit nouveau naît sous le pinceau de Jacopo de BARBARI. Le peintre travaille à Urbino, à la cour du duc Federico da Montefeltre. Il y représente deux personnages désormais identifiés comme Fra Luca Pacioli, moine mathématicien et précepteur du jeune fils du duc, Guidobaldo.
Au centre de l’œuvre, c’est le moine savant et non l’aristocrate qui en est le sujet, sinon le héros. Les symboles de son savoir l’accompagnent. Ils révèlent qu’il ne doit sa place qu’à son talent. Ces figures nous disent toutes que l’individu, et plus encore celui de talent, est désormais conscient de ce qu’il est. Avec elles, c’est l’homme moderne qui naît. Il revendique une place nouvelle dans l’ordre du monde qu’il se prépare à ordonner, à conquérir et à dominer. Dans une révolution culturelle et intellectuelle qui ne sera complètement accomplie qu’au XVIIIe siècle, il abandonne peu à peu la référence exclusive au passé mythique de l’Âge d’or et à la croyance de l’inévitable usure du monde (« mundus senescit », i.e. « le monde est en train de vieillir », répète-t-on tout au long du Moyen-âge). L’homme moderne va désormais se tourner vers l’avenir et le progrès.
C’est cette révolution culturelle qui a fait la fortune de l’Occident. Mais il nous reste à savoir si les temps contemporains, travaillés par les angoisses du futur, prolongent cette histoire où s’ils sont en train de la clore.
LA TRAVERSEE DES ALPES PAR L’ARMEE D’HANIBAL
par Jean-Pierre Renaud[6]
Conférence au CERM
Avant d’évoquer l’essentiel du traitement de l’énigme historique qu’a fait naître la traversée des Alpes de 218 av. J.-C., il convient de resituer cet événement dans le contexte plus général des guerres puniques (autre nom des Carthaginois) qui opposèrent Rome et Carthage. Une première guerre (entre 264 et 241) eut pour raison principale le contrôle de la Sicile et de ses deux détroits, le large dit « du Cap Bon » et l’étroit, qu'on appelle « détroit de Messine » ; ce fut pour une grande part un affrontement naval dont Rome sortit victorieuse aux îles Egates.
La deuxième guerre punique, menée par Hannibal, est essentiellement une suite de batailles terrestres, qui débute en 219 [av. J.-C.] avec la prise de Sagonte, alliée de Rome en péninsule ibérique, et s'achève par la victoire romaine de Zama, en 202, en terre d’Afrique. Carthage s'était relevée de sa défaite entre 239 et 219 en menant la conquête du Sud-est de la péninsule ibérique, ce qui lui avait permis de mettre la main sur les richesses minières de la Sierra Morena et de financer cette grande - et fort coûteuse - expédition militaire contre Rome.
La longue marche de l’armée punique fut lancée depuis Carthagène (La Nouvelle Carthage). On ne connait pas le(s) col(s) par où l'armée punique franchit les Pyrénées, mais nous savons qu'une rencontre entre Hannibal et des chefs autochtones se fit sur l'oppidum de Ruscino [aujourd’hui appelé Château-Roussillon, près de Perpignan], et qu’elle put ainsi traverser sans entrave toute la plaine littorale pour parvenir au Rhône. C'est ici que l'énigme commence …
Cette énigme est un problème "historico-géographique" qui s'énonce ainsi : quels chemins a pris l'armée carthaginoise entre le point de franchissement principal du Rhône et l'entrée en plaine du Pô, sachant que, parmi les 23 écrits que la thèse répertorie, les deux seuls textes faisant référence, celui du Grec Polybe (écrit 70 ans après l’événement) et celui du Romain Tite-Live (écrit 210 ans après), mentionnent : deux cours d'eau traversés, le Rhône et la Durance, et un troisième, le Skaras (a priori affluent du premier cité), ainsi que six peuplades : les Allobroges, les Trigores, les Tricastins, les Voconces, et côté italien, les Insubres et les Taurins. Mais ils ne nomment pas les deux cols passés, celui du début de la première montée (où les Puniques subirent l’une des deux attaques des autochtones) et le dernier donnant sur le bassin padan.
Heureusement, les descriptions de sites caractéristiques et les récits des moments essentiels de l'épopée contenus dans ces deux textes - ainsi que des distances et des durées [délicates à exploiter !] - permettent de poser les huit principaux jalons de l'itinéraire des Puniques. Il est question, en tout premier lieu, d'un arrêt de plusieurs jours à proximité d'une île fluviale s'inscrivant dans un site dont la vision d’ensemble, selon Polybe, « rappelle aux yeux le delta d’Egypte » ; ce site fut atteint, toujours selon Polybe, 4 jours après la fin du transbordement rhodanien et l'île évoquée se situerait à la confluence même du Rhône et du « Skaras ».
Sous cet hydronyme inconnu se niche le problème crucial auquel les enquêteurs passionnés par le sujet de l’énigmatique chemin alpin d'Hannibal ont eu à se confronter. Il faudrait mieux dire « auraient eu à se confronter », si la quasi totalité d'entre eux n'était tombée dans le panneau que les premiers historiens « modernes » ont créé en remplaçant, sur les manuscrits originels, le Skaras par Isara. Il faut dire que Polybe le présentant comme un affluent du Rhône, ils ne voyaient pas, alors, ce que cet hydronyme pouvait recouvrir d'autre que « l'Isère ». Ce fut là une confusion "primordiale" car, en réalité [selon la thèse], il ne s'agit pas de l'Isère …
Une multitude de propositions de parcours émanèrent de cette confusion ; un arrêt aux abords du confluent Rhône-Isère, reconnu comme certain par un très grand nombre de chercheurs, a conduit lesdits chercheurs à imaginer des trajets se dirigeant vers les cols des Alpes du Nord. Or la description du site du premier long arrêt par Polybe ne "cadre" pas avec le secteur de ce confluent rhodanien ou, devrais-je plus justement dire, ce secteur n'entre pas en concordance, sur deux précisions essentielles, avec les données polybiennes.
Quelles sont-elles ? Polybe décrit ainsi, dans son ensemble, le site près duquel s’arrêtèrent les Puniques : « il possède une configuration [inversée] qui rappelle le grand delta d’Égypte et la vue est bornée [là où il y aurait la mer s’il s’agissait d’un véritable delta] par des montagnes quasi inaccessibles ».
La confluence de l'Isère ne cadre pas avec la première indication. D’abord, parce qu’il est un "pré-requis" n’existant pas en rive gauche : le fait de pouvoir "prendre de la hauteur" pour constater la chose, et que les deux cours d'eau du secteur ne présentent pas de bras multiples rappelant l’hydrographie du delta du Nil. Ensuite, il n'est aucune montagne « inaccessible » au nord, à moins de convenir que le Jura ait pu être, à cette époque, perçu comme telle ! Non,
la configuration décrite par Polybe est celle de la zone de confluence de la Durance et de ses deux affluents, le Buëch et la Sasse, au nord de la cluse de Sisteron, et les montagnes quasi inaccessibles sont le Dévoluy et le Massif des Écrins (dont le point culminant dépasse les 4000 mètres d'altitude). Ce qui conforte cette double concordance est la présence, en bordure nord de la zone de confluence, de reliefs dont l'aspect visuel explique la comparaison faite par les historiographes puniques avec le delta du Nil : ce sont, d’ouest en est, la Montagne de Saint-Génis et la Crête des Selles, que l'érosion torrentielle a sculpté "en vagues", image picturalement prégnante, évoquant aux historiographes le signe hiéroglyphique de la mer.
Au cours de mon enquête, sur le plan des distances, il me restait à vérifier que la cluse de Sisteron pouvait avoir été atteinte en partant du Rhône en quatre jours ainsi que le précise Polybe … Cette question se traite en croisant l'indice avec d'autres données telles que les 1400 stades du trajet le long du fleuve - qu'il faut scinder en 800+600 et non en 600+800 comme le crurent nombre de chercheurs - et les 200 stades effectuées en un seul jour par des Puniques pour passer le Rhône en amont du lieu de traversée principale, [mission dont il sera question dans la seconde partie de ce résumé, et qui contient incidemment l’une des clés de l’énigme].
Ce sont ces 1400 stades - ci-dessus mentionnés, et que tous les enquêteurs retiennent sans réserve - qui corroborent un parcours en rive droite de la Durance puisque l'on trouve, au terme de ce long trajet parcouru (environ 250 km) le pied d'une montée manifeste vers la crête franco-italienne. C'est la seule proposition de parcours, parmi toutes celles qui ont été proposées avant ma thèse, qui présente cette entrée logique en « zone accidentée » [selon la formule polybienne, du moins sa traduction, pour qualifier le secteur réellement montagneux faisant suite au parcours en vallée]. Toujours selon les résultats de la thèse soutenue, cette entrée en zone « accidentée », qui est donc le début de la montée, est un site aussi connu que la cluse de Sisteron : il s'agit de Mont-Dauphin, célèbre par la citadelle qu'y aménagea Vauban. Ce site entre en parfaite concordance avec la description du Romain Tite-Live : l'éperon rocheux dit « des Mille Vents » (Mille Aures, en franco-provençal) est cet « endroit rocailleux et partout escarpé » - selon la formule livienne - où Hannibal installe son camp et, au pied de l’éperon, s’étend la zone « qui offre plus d’espace » à l’installation de l’armée entière.
Pour parvenir en ce lieu, l'armée carthaginoise aura, conformément aux deux textes, parcouru exactement 1400 stades [800 entre le Rhône et Sisteron, 600 entre Sisteron et Mont-Dauphin, compte tenu d’une « bifurcation » mentionnée par Tite-Live], en ayant longé la Durance sur sa rive droite jusqu'à Tallard, tourné vers Gap et traversé la rivière torrentielle à gué, là où se trouvait Savines (aujourd'hui noyée dans les eaux du lac de Serre-Ponçon). En "bifurquant" vers le secteur gapençais, elle aura longé le territoire des Voconces - pour se diriger vers celui des Trigores (sans y entrer) - puis celui des Allobroges, peuples que mentionnent Tite-Live.
Mont-Dauphin est la porte d'entrée ouest du Queyras, puisque elle se situe au débouché en vallée de la Durance du Guil, dont la quasi intégralité du bassin hydrographique constitue la région Queyras. Ainsi est-ce vraisemblablement cette région montagneuse qu'ont traversée les troupes carthaginoises d’Hannibal pour atteindre l'un des cols de la crête franco-italienne.
La seconde partie du parcours alpin de l’armée d’Hannibal fut déterminée par la mise au jour de remarquables concordances entre les indices textuels et le terrain : ainsi se concrétisent le « bourg fortifié » dans le hameau du Chatelard (au-dessus des Escoyères) et la « roche nue ou roche blanche » dans la butte de Château-Queyras ; ces deux sites se rapportent à deux arrêts mais aussi à deux embuscades fomentées par les peuplades autochtones : la première à la descente du col Garnier, entrée du cirque de Furfande [c'est après cette attaque qu'Hannibal se jette sur le bourg important puisque fortifié, vraisemblablement chef-lieu de la région], la seconde dans le défilé de Champ Rient entre le gué des Moulins et Château-Queyras (où une forteresse médiévale fut réaménagée par Vauban pour appuyer le fort de Mont-Dauphin) ; dans les deux cas, les lieux cadrent parfaitement avec le récit des deux auteurs de référence.
De plus, la durée globale du trajet en zone accidentée se trouve en cohérence avec la trame temporelle qui se déduit des textes : 18 jours au total, 9 entre le pied de la montée et le col ultime de l'itinéraire alpin, et 9 depuis ce col jusqu'au débouché en plaine du val qui en descend. Compte tenu des divers arrêts, de la vitesse de progression réduite dans ce secteur « accidenté » et des deux embuscades subies, la distance parcourue ne pouvait pas être plus élevée que celle du déplacement en vallée durancienne. Notons, à l’encontre de nombreuses autres propositions de parcours, que le chemin queyrassin s'avère - et de beaucoup - le plus court trajet envisageable pour traverser le massif alpin occidental. C'est donc bien en Queyras qu'il faut imaginer l'armée punique conduite par Hannibal en automne 218 av. J.-C. ainsi que l'affichent les résultats de l'enquête qui constitue le cœur de la thèse du 23 octobre 2010.
Or c'est dans cette région que des traces laissées par un grand nombre de chevaux ont été trouvées récemment par les professeurs William Mahaney (Canadien) et Pierre Tricart (Français), et datées (grâce à une étude biologique) du IIIe siècle av. J.-C. donc supposées relatives à la traversée alpine des Carthaginois [étant donnée l’absence avérée d’équidés sauvages dans cette zone à l’époque d’Hannibal]. Ces traces furent laissées au début du second tronçon de l'amenée au col de la Traversette, qui se situe à 2947 m d’altitude,.
Si les résultats de cette étude sont avérés et si l'on ne trouve pas au même endroit des traces de la présence d'éléphants, nous sommes là devant la "concrétisation" d’un paragraphe livien [XXI, 35, 4] qui évoque, avant l'arrivée au col ultime, des « lieux impraticables » atteints suite à des « erreurs de direction » : le Romain explique qu' « il y avait eu soit tromperie de la part des guides, soit engagement dans des vallées, à l'aveuglette, sur les dires de gens conjecturant la route à suivre ». Si la voie de la Traversette a été prise, ce pourrait être dans ce contexte.
Ce ne serait donc pas par ce col très haut perché que sont passés les quelque 23 000 hommes de l'armée d'Hannibal mais par un col proche, à la descente duquel s'attache une preuve d'une « nature » tout à fait spécifique que la thèse désigne par le néologisme d’archéoviographie. Parvenus au col ultime, les péripéties s'accumulent : la neige commence à tomber, Hannibal harangue ses troupes, une partie de la descente en lacets a disparu dans un glissement de terrain, la déviation tentée provoque l'hécatombe ; bêtes de somme et éléphants sont alors parqués pendant quatre jours, le temps de retailler les sections éboulées du chemin …
Toutes ces péripéties peuvent être évoquées dans le contexte du col de Malaure, passe dont l'altitude est de 411 mètres inférieure à celle du col de la Traversette : le rôle joué par la neige s'y comprend, la harangue côté ouest s'y conçoit, le chemin en lacets existe sur le flanc italien ainsi que la déviation qui fut en vain tentée à l’ubac, et la zone de pacage est identifiable.
Mais surtout, la longueur du dénivelé du tronçon en lacets coïncide parfaitement avec les données des deux textes, et, de surcroît, venant corroborer ces faits, les sections retaillées de la descente sont encore perceptibles au sol et, plus nettement, sur les images satellitaires.
Le plus extraordinaire est la présence, côté est d'un relief en forme d’échine situé en avant du col de Malaure et qui, à la fois, concorde avec la mention livienne d’une « hauteur avancée » et se présente comme l’endroit probable du discours qu'adresse Hannibal à ses généraux.
Le contenu de ce discours à l’état-major diffère nettement de la harangue que rapporte de son côté Tite-Live. S’il est avéré qu’il fut prononcé sur la hauteur avancée du site de Malaure, ayant pour nom la Crosennetta, il est l’élément le plus étonnant de toute la traversée alpine de 218 av. J.-C. Chacun de ses termes y prend en effet un sens géographiquement concevable : Hannibal, qui veut encourager ses hommes en « utilisant » la vue qu'ils ont, de fait, sur la plaine du Pô, leur dit que « l'Italie commence là au pied des Alpes, de telle façon que, lorsqu'on embrasse d'un seul regard la plaine et la montagne, la seconde apparaît comme une acropole dominant le pays » et il leur « désigne, d'autre part, l'emplacement de Rome » …
Pourra-t-on jamais imaginer mon émoi face au panorama qu'offre le faîte de la Crosennetta ?
N’étais-je pas à la table d'orientation sur laquelle Hannibal avait basé son discours à ses généraux ? Ici, son regard avait balayé la vue sur toute la chaîne s’étendant au devant, en remontant sur la droite depuis la plaine (visible plein est dans l'axe du val Pellice) vers le mont Viso au sud, l’arx de cette acropode montagneuse, et se fixait au point médian de ce balayage visuel sur le Mont Frioland, tel une mire donnant l'exacte direction de l’Urbs !
Chacun des présents pouvait alors comprendre le « d'autre part », qui n'est pas ici simple expression langagière mais formulation adéquate explicitant le décalage entre la direction est du chemin à suivre dans cette vallée du Pellice et celle, sud-est, de la ville convoitée.
Le faisceau des éléments topographiques concordants est suffisamment dense pour que l'itinéraire queyrassin soit admis, ne serait-ce que par la présence des lacets retaillés au dénivelé conforme à la donnée des textes, qui s'affiche telle une preuve du passage (un indice que je qualifie d’« archéoviographique », néologisme issu de ma rencontre avec l'un des pionniers de l’étude générale du réseau viaire de l’Antiquité, mon maître et ami, Yan Loth).
Il n'existe en aucun autre secteur du massif alpin occidental un chemin en lacets d'un tel dénivelé dont la proximité avec une zone de glissement de terrain crée des problèmes de pérennisation. Ainsi puisque ce ne peut être une coïncidence, il nous faut considérer comme vraisemblable la possibilité que des lacets de la zone supérieure aient été réalisés par les Carthaginois ; cet indice scelle, en quelque sorte, la résolution géographique du problème posé par l'itinéraire transalpin d'Hannibal, sujet de la thèse soutenue en octobre 2010.
C'est également au mois d’octobre, mais très vraisemblablement en son tout début, que l'armée d’Hannibal franchit le Rhône ; et c’est à ce franchissement, en deux endroits, du fleuve que cette énigme se résout : Polybe, nous allons le voir, en détient "la clé" ...
Les textes de Polybe et de Tite-Live [P III, 44, 5 - TL XXI, 29, 6] nous apprennent que des alliés étaient venus d’Italie retrouver Hannibal pour lui indiquer « une route rapide et sûre » ; il s’agissait vraisemblablement des Boïens [conduits par le roi appelé Magilos]. La jonction se fit sur la rive gauche du Rhône une fois le fleuve franchi par la totalité de l'armée. On peut en déduire qu’en préparant son expédition, Hannibal avait pris en compte cette intervention.
Par où étaient-ils venus jusqu’au Rhône, ces alliés italiques de Carthage ? La seule donnée permettant d’affirmer que le point de rencontre se situe bien sur le cours inférieur du Rhône est au paragraphe III, 42, 1 du texte de Polybe : « la traversée du fleuve [s’effectua] en un point situé environ à 4 jours de marche de la mer », donc en aval du défilé de Donzère.
On a tenté de baser la détermination du lieu de traversée sur la combinaison de deux indices polybiens, le III, 42, 1 (ci-avant cité) et le III, 49, 5 qui précise que la marche le long du fleuve jusqu’au premier long arrêt aux abords d’une confluence se fit - là aussi - en 4 jours ; on en déduisit que ce lieu se situerait à mi-chemin entre « l’Isère-Skaras » et la mer …
Mais, dans le premier [le III, 42, 1], il s’agit d’un module de distance exprimé en journées de marche normale, alors que dans le second [le III, 49, 5], les journées correspondent à une « marche ininterrompue » réellement effectuée. Or, le terme « ininterrompu » signifiait sans aucun doute qu’on prolongeait le déplacement sur le temps de repos, en allant jusqu’à le doubler, de telle sorte que, sur la journée entière, la colonne paraissait ne pas s’arrêter.
Par conséquent, ce n’est pas à mi-parcours entre la mer et l’Isère qu’il convenait alors de placer le point de franchissement principal du Rhône mais au premier tiers dudit parcours !
Et si je précise « principal » c’est qu’il y eut deux traversées du Rhône, une principale, où se fit la rencontre entre Hannibal et ses alliés, et une secondaire, qui - comme ne le dit pas ce qualificatif - s’avéra véritablement capitale pour déterminer les lieux de franchissement.
Voici ce que disent les textes de référence [P III, 42, 2 à 4] : lorsque Hannibal eut pris ses dispositions pour le transbordement en achetant aux riverains - dont « beaucoup se consacrent au transport des marchandises venant de la mer » - tous leurs canots et chalands, il vit « qu’un grand nombre de barbares s’étaient réunis sur l’autre rive pour empêcher leur passage ».
Ne pouvant ni forcer le passage, étant donné l’importance des forces ennemies établies en face, ni attendre sur place, de peur de se voir bientôt assailli de toutes parts, il détacha du gros de son armée une troupe sous les ordres d’Hannon, pour prendre à revers ces « barbares ».
Alors que Polybe ne donne à leur sujet aucun renseignement d’appartenance à un peuple, Tite-Live écrit [au XXI, 26, 6] : « Hannibal était parvenu sur le territoire des Volques - une nation puissante - qui habitent sur les deux rives du Rhône ». Il est effectivement concevable que ce peuple puissant, au territoire jouxtant le Rhône à l’est, se soit assuré la possession d’une zone conséquente située sur sa rive opposée afin de rester maître du transbordement.
Au regard de tous ces indices, la détermination du lieu de franchissement principal du Rhône est envisageable : 1) le lieu est à quatre jours de la mer, 2) vivent là des Volques qui habitent les deux rives et qui 3) se sont "spécialisés" dans le transport de marchandises. Il devait donc s’agir d’un port fluvial, ce qui ouvre un éventail assez restreint de possibilités tournées vers les installations des Grecs de Marseille : Roquemaure, Avignon, Tarascon et Arles, où ont été trouvées des traces de l’occupation gréco-massaliote … Dans cette optique, vient aussitôt à l’esprit l’image d’une configuration - qui n’existe qu’en deux endroits du cours inférieur du Rhône - de deux villes sœurs en vis-à-vis ; Beaucaire - Tarascon et Villeneuve - Avignon.
Pour ces deux "zones-ponts", la distance à la mer indiquée en jours de marche (normale) est acceptable ; elle est toutefois un peu plus réaliste quand on la rapporte au second site [pour Avignon, 70 kilomètres donnent des étapes journalières de 17 km ; pour Tarascon, c’est moins de 50 et sur terrain plat - en marche normale - 12 km/j paraissent bien modestes].
Mais, pour le site de Villeneuve-Avignon, un indice se présente comme défavorable, a priori : au point de franchissement - toujours d’après III, 42, 1 - le fleuve « n’est plus partagé en bras » ; or, le Rhône, aujourd’hui, passe des deux côtés de l’île de la Barthelasse. Bien sûr, la configuration fluviale a évolué en 22 siècles, mais est-il concevable que cette "observation" mise en exergue ne se rapportât qu’à l’absence d’île fluviale au lieu du transbordement ?
Les « bras » en question n’étaient-ils pas, plutôt, les différents cours qui forment le delta ? Passer là où le Rhône ne crée plus de bras c’est passer en amont de son delta, donc ne pas subir l’inconvénient majeur d’avoir à traverser plusieurs « grands bras fluviaux » ! Dans ce cas, sachant que la Durance a eu, tel un bras rhodanien - ce qui est concevable dans la vision des Anciens -, un cours inférieur [appelé « Duransole »] coulant parallèlement au Rhône, la zone-pont Villeneuve-Avignon s’avère la meilleure possibilité de transbordement.
Or c’est cette zone que met aussi en exergue notre étude d’une manœuvre décidée par le Barcide l’avant-veille du transbordement principal et que relate Polybe au III, 42, 6 à 11 : « Hannibal détacha du gros de son armée une troupe à laquelle il donna pour guides des gens du pays et qu’il plaça sous les ordres d’Hannon, le fils du suffète Bomilcar. Après avoir parcouru 200 stades, le détachement atteignit un endroit où le cours du Rhône enserre une île […] On traversa là et la troupe s’établie sur une position naturellement forte … ».
Ainsi faut-il rechercher, à environ 36 kilomètres [conversion des 200 stades] du point de franchissement principal supposé, un site caractérisé par la présence d’une île fluviale à proximité de laquelle s’élève, rive gauche, un relief accessible notable telle une colline. Entre L’ardoise-Caderousse et le défilé de Donzère, le Rhône a créé un chapelet d’îles ; quatre sont encore perceptibles sur les cartes de l’I.G.N. : [du nord au sud] « l’île aux Dames » (à 38 km de l’Ardoise), une île "ronde" (à 35 km de Roquemaure), la "pseudo-île" de Malatras (à 39 km de Villeneuve-lès-A.) et « l’Île Vieille » (à 35 km de Villeneuve). Mais il n’y a que la dernière qui soit située à proximité de collines [Mont-Mout et Mont-Lacanel].
Un argument d’un autre ordre, géographique et archéologique, vient désigner l’Île Vieille : contrairement aux trois sites en amont, celui de l’Île Vieille présente le passage d’une voie ancienne, aujourd’hui abandonnée, qui est encore perceptible sur le terrain et qui s’avère une jonction entre l’axe de la rive droite, la voie de Nîmes vers Lyon, et les (deux) territoires des Tricastins [dont la capitale était Saint-Paul-Trois-Châteaux] et des Voconces [qui avaient pour probable première capitale, avant Die, Luc-en-Diois]. L’utilisation du site de l’Île Vieille pour le passage de cette liaison entre deux rives se justifie par la conjonction en cet endroit de deux atouts géographiques : le resserrement de la vallée entre le plateau du Bois de Gicon, à l’ouest, et les reliefs de Mornas-Mondragon, à l’est, et l’élargissement, juste en amont de ce resserrement, du lit fluvial, le rendant moins profond et donc facilitant le transbordement. Du reste, Tite-Live mentionne en ce lieu « un courant moins vif » ; il précise aussi que ce passage « avait été indiqué par les guides gaulois » ; ceci laisse penser qu’il s’agissait d’un gué connu de tous, ce qui, au vu de sa configuration singulière, paraît avoir été le cas de l’Île Vieille.
Le croisement de ces données concordantes relatives à la manœuvre d’Hannon rejoint le faisceau d’indices définissant Villeneuve-lès-A. comme le lieu de la traversée principale. Cependant, les indices textuels relatifs à la continuation du trajet nous confrontent à un délicat problème de position et d’orientation. En effet, Polybe donne la direction de la suite du trajet, qui pose problème [III, 47, 1] : « Quand les éléphants eurent traversé, Hannibal les plaça en arrière-garde et se mit en marche le long du fleuve, s’éloignant ainsi de la mer vers l’est … » : a) s’il semble évident que le fleuve non nommé est le Rhône, il est étonnant de trouver à la suite immédiate de ce paragraphe 47,1 le développement d’un « excursus géographique » donnant au cours du Rhône une direction unique quasi « est-ouest », qu’il n'a pas en réalité ; b) la plupart des chercheurs ont admis que « s’éloigner de la mer » revient à se diriger vers le nord donc vers le confluent de l’Isère, alors que la formule peut simplement signifier « de l’embouchure vers la source », et (c) comment justifier la donnée polybienne vers l’est ?
Car, depuis la région de Béziers, le parcours général de la marche punique a conservé la même orientation, globalement « ouest-est » ; si, après le passage du Rhône, l’itinéraire se poursuit dans la même direction, pourquoi l’indiquer ? La mention vers l’est de la suite du parcours ne peut s’admettre que si un changement de direction a pu être constaté par les témoins de l’expédition.
Or, dans l’hypothèse d’une traversée à Avignon avec l’optique d’une remontée le long de la Durance, un changement de direction est effectivement à percevoir … Une coïncidence géographico-temporelle pourrait être à l’origine de cette constatation. Pour l’entrevoir, il faut tenter une datation des grandes étapes de la marche punique. La chose est possible : l’arrivée au col ultime se fit, dit Polybe [au III, 54, 1], à l'approche du « coucher des Pléiades ». Ce repère astronomique se situe, pour l’année 218 avant J.-C, le 11 novembre [information donnée par l’Institut de Mécanique Céleste et de Calcul des Éphémérides].
Cet indice, intégré à l’ensemble des données numériques de distances fournies par les textes, permet de proposer selon un calcul "rétrograde" une arrivée aux bords du Rhône [un peu plus d’une trentaine de jours avant le dernier col] au début du mois d’octobre. Dans ce contexte, au cours du déplacement entre Béziers et le Rhône, est survenue l’équinoxe d’automne. Cette date marque le basculement de la déclinaison des levers solaires par rapport à l’axe est-ouest.
Ainsi les Puniques, parvenant (probablement fin août) à la hauteur de l’angulation de l’Aude, ont-ils pu voir le soleil droit devant eux au moment de leur mise en route ; petit à petit, cette situation a évolué et dans l’hypothèse où les Puniques avaient choisi de remonter la rive droite de la Durance -, la situation constatée aux environs de Béziers du soleil face à eux a réapparu dès l’aube, précisément dans l’axe de la route empruntée, celle menant à Cavaillon.
La question qui lie l’indication vers l’est et l’excursus géographique de Polybe est sans aucun doute la clé du problème posé. Aussi est-il judicieux de se demander si c'est bien l’Isère dont il est question ? Sur les manuscrits [rappel], le nom propre de l'affluent non loin duquel se fit le premier long arrêt n'est pas « Isara » : ceux du texte polybien contiennent le plus souvent « Skaras » et ceux des textes latins donnent « Sara ». La confusion est venue du fait que l’on conçoit difficilement qu’un affluent rhodanien autre que l’Isère ait pu porter le nom de Sara ou de Skaras, dont les lettres (sauf le « k ») sont contenues dans l’hydronyme Isara ...
Sachant (?) cela, mes prédécesseurs auraient dû douter d’un parcours en rive rhodanienne : d’une part, la présence du « k », qui ne peut pas être le fait du hasard, semble n’avoir aucun lien étymologique avec Isara ; d’autre part, la mention d'un Rhône en confluence avec le « Skaras » est elle-même suspecte du fait qu’elle succède ici à la longue série polybienne des « potamos » [terme signifiant « cours d'eau »] censée ne désigner rien d’autre que le Rhône.
Et l’on était en droit de se demander pourquoi Polybe avait jugé nécessaire de nommer alors le fleuve. Une remontée sur la rive gauche du Rhône est plus suspecte encore au regard de la manœuvre confiée au détachement que conduit Hannon dans une remontée, lui, sur la rive droite du Rhône. On entre là dans un autre domaine de réflexion, la dimension stratégique …
Il convenait de se demander comment Hannibal pouvait être sûr « de ne pas avoir à livrer bataille avant l’Italie » [T.-L., XXI, 29, 6]. Ce mouvement ne devait-il pas lui permettre de s’éloigner au plus vite du point de franchissement du Rhône - endroit où n’allaient pas tarder à venir les l’armée romaine de Scipion - pour atteindre un lieu aisément défendable, compte tenu de la nécessité de faire suivre la marche "forcée" d’un temps au moins égal de repos ?
Une "remontée" sur la rive gauche du Rhône pour se rendre au confluent de l’Isère aurait-elle permis de s’éloigner au plus vite en étant sûr de trouver refuge près de ladite confluence ?
Au-delà de la réalité géographique qui, entre Orange et Valence, "place" quatre affluents de plus de 25 km de long et deux de tailles susceptibles de la ralentir ou de la bloquer, l’Aigues (90 km) et la Drôme (110 km), l’armée en marche n'aurait pu trouver dans le secteur de Valence aucune zone lui offrant la sureté pour un arrêt prolongé … à moins de s’obliger, au terme de la marche ininterrompue, à franchir ce troisième imposant affluent du Rhône !
Sur ce plan, en comparaison, il faut considérer l’avantage d'une remontée en rive droite de la Durance : là, aucun affluent de la taille et surtout du débit de la Drôme ou l’Aigues, une seule rivière de 50 kilomètres (le Calavon) et deux avoisinant les 20 (L'Aigue Brun et la Lèze), pour, à l’arrivée, se retrancher - sans avoir à traverser le Buëch - en amont de la Cluse de Sisteron, "porte minérale" aisément défendable contre des ennemis venant du sud. Et puis, ne l’oublions pas, la longue barre rocheuse que la Durance a profondément entamée en ce lieu permet de se hausser au-dessus de la vallée et, ainsi, de faire le rapprochement avec le Nil !
Dans cette énigme, le problème le plus délicat à traiter était celui des liens, assez complexes, qu’établissent apparemment les deux textes de référence entre, d’une part, l’indication d’une remontée le long du Rhône et celle de la traversée de la Durance, ces données-là étant toutes deux fournies par Tite-Live, et d’autre part, entre ces indications et la donnée polybienne d’une « remontée le long d’un seul et même fleuve sur 1400 stades (250 km) » ; comment concevoir en effet qu’un trajet sur une rive rhodanienne effectué sur une aussi longue distance puisse conduire à franchir, en un quelconque endroit du parcours, la rivière Durance ?
Tous les chercheurs qui ont rejeté la « Druentia » n’ont pas perçu l’incohérence de ce rejet : Tite-Live, qui a lu Polybe, a certainement voulu justifier un parcours rhodanien sans entrer dans la question que soulevait la direction « vers l’est » ; si l’on veut retenir sa justification, pourquoi rejeter la mention d'un franchissement (décrit comme périlleux) de la Durance ?
Le trajet du détachement d’Hannon pour une prise à revers des Gaulois vient à la fois réfuter la donnée d’un trajet en rive gauche du Rhône visant à se réfugier aux abords du confluent de l’Isère - qu’on peut incontestablement percevoir comme un contre-sens ! - et attester du choix d’Hannibal de s’en remettre à ses alliés gaulois, venus à sa rencontre ... par la Durance.
Polybe, à la suite du voyage de retour (d’Espagne en Italie) effectué aux côtés de Scipion (le « second Africain »), aurait involontairement posé les bases sur lesquelles s’est forgée la méconnaissance du parcours alpin d’Hannibal ; en voulant "redresser", dans un excursus géographique, l’indication sans doute rapportée par les témoins de la grande marche punique d’un trajet vers l’est, il a créé la confusion ; le Skaras est ainsi devenu - pour lui puis pour Tite-Live - un affluent du Rhône. Ceci incita le Romain à justifier une remontée rhodanienne, et ses suiveurs à transmuer Sara en Isara, rendant "l’affaire" joliment énigmatique !
S’il est bien difficile - je peux l'admettre - de voir en cela la pure vérité historique, il est plus difficile encore de prendre les dires de Polybe relatifs à une confluence du Skaras-Sara avec le Rhône pour "argent comptant", et plus encore d’accepter qu'on puisse, sur ces dires, et sans aucune réserve, échafauder tout un éventail d’itinéraires axés sur des passages dans les Alpes du Nord (par plusieurs cols du massif du Mont-Cenis ou par celui du Petit-Saint-Bernard) … Aussi conclurai-je par une profession de foi : plutôt que de parler ici de « vérité historique », je m’en tiens à la notion, plus modérée et sans doute plus raisonnable, de « vraisemblance ».
[1] Jacques Limouzin est agrégé d’histoire, inspecteur d’académie-inspecteur pédagogique régional honoraire. Il enseigne l’histoire des religions dans le cadre d’un Diplôme Universitaire à Nîmes. Il a publié « Les mots essentiels de la laïcité » paru en 2023 au Cairn.
[2] En fait, si le prélat dominait toute la région de son autorité, ce sont Fra Zanobi de Guadoni, prieur du couvent, recteur de l’université de Florence et excellent théologien, puis son successeur Fra Giovanni di Giachinotto Corbinelli qui recrutèrent Andrea di Bonaiuto pour ce faire
[3] Guillaume d’Ockham réfugié auprès de l’empereur après s’être enfui d’Avignon disparaît vers 1349, sans doute dans le contexte de la Peste Noire. Le personnage de frère Guillaume de Baskerville dans le roman et le film Le nom de la Rose est inspiré de lui, comme d’ailleurs le conflit entre les Franciscains et l’inquisiteur dominicain Bernard Gui, lui-même personnage historique comme inquisiteurs en Languedoc (procès et condamnation de Peire Authié, le derniers « Parfait » cathares, procès du franciscains Bernard Délicieux) évêque de Lodève en 1324 et auteur de manuels pour les inquisiteurs.
[4] Multiples représentations picturales. Voir notamment le tableau de Giovanni BELLINI qui est à la pinacothèque de Bari.
[5] C’est le sens premier du mot grec hairesis
[6] Jean-Pierre Renaud est docteur en histoire. Il a consacré sa thèse, soutenue en 2010, sur le parcours d'Hannibal de Carthage en Italie et en particulier sur la traversée des Alpes.
